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JOAN MANUEL ARNAU

JOAN MANUEL ARNAU

SOUVENIR AIMABLE… MAIS EXIGEANT
Aumônier intercontinental en 1985


Mon premier contact avec le Père François a été à Rome, lors de la rencontre de la Fraternité Internationale avec le pape Paul VI. Ce n’était que cela : Une rencontre, rien que le voir, se croiser. Évidemment je garde le souvenir de ces premières impressions, bien subjectives : Un homme corpulent, un français bien typique, pas loquace mais direct et surtout un prêtre proche, un apôtre, formé dans la théologie traditionnelle antérieure au concile Vatican II.

Comme c’est le cas avec toute personne humaine je sentais que ces apparences externes cachaient une richesse intérieure, en l’espèce le noyau d’un Mouvement qui m’attirait profondément, moi jeune prêtre, très lié de surcroit avec quelques membres de la Fraternité par une grande amitié. Mais s’il est vrai que je connaissais ses messages, je ne « connaissais » pas encore le Père François.

C’est sa fréquentation qui m’a permis de connaître sa personne. À la suite des élections qui ont eu lieu à Loyola (en 1980) je suis devenu son successeur comme Aumônier International de la Frater. Le P. François, Fondateur du Mouvement et âgé de 83, était dispensé de voyages, assemblées et visites pastorales. Ses paroles, directrices et opinions, étaient la référence obligée pour assurer la fidélité à l’esprit original de notre Mouvement, mais la responsabilité directe de diriger, orienter, décider, organiser, animer… était confiée à l’action et la gestion de l’Équipe Internationale.

Notre dialogue profond et maintenu a donné naissance et a nourri mon affection et mon respect pour la personne du P. François. Marie-Thérèse et moi nous allions à Verdun pour le rencontrer et lui demander son avis à la suite de nos voyages aux différents pays et continents, après quelques assemblées nationales et internationales et ayant constaté, soit le développement, soit la faiblesse ou certains problèmes dans les équipes ou les responsables. De cette époque, je me rappelle, entre autres, trois réactions de sa part qui m’ont beaucoup impressionné. Il savait écouter, et beaucoup. Il n’était nullement pressé lorsque nous lui racontions nos joies et nos inquiétudes mais en revanche ses interventions étaient courtes, précises et claires. Des fois je l’ai vu préoccupé (cela se voyait dans son visage et ses gestes), mais la charité était la plus forte. Il approuvait et soulignait toujours un quelconque aspect positif, tout en comprenant la faiblesse il était confiant dans une bonne réaction. Il ramenait tout à l’Eucharistie et à la prière. Ses homélies étaient courtes et vibrantes, mais également sereines et pleines d’espoir.

Je voudrais illustrer tout cela avec quelques exemples.

Lors de mon premier voyage à Verdun comme Aumônier International, le P. François m’avait invité à connaître Benoîte-Vaux, le Sanctuaire de la Vierge où ces premiers malades ont décidé de donner à notre Mouvement actuel le nom de « La Fraternité ». Lui, profondément ému, m’a parlé de ce premier groupe de malades qui se réunissaient avec lui à Verdun et dont il garde comme souvenir quelques pâles dessins que lui avait offert l’un d’entre eux. Il m’a raconté sur place les débuts de cette première grâce, si simple et si importante. “Le Seigneur nous a visités nous tous – me dit-il – dans ce sanctuaire consacré à sa Mère.

Après notre voyage en Afrique nous sommes allés, Marie-Thérèse et moi, voir le père pour partager avec lui les nouvelles expériences : Contacts massifs au Cameroun, séances et aventures à Goma (à l’époque Zaïre), les célébrations et visites au Bujumbura (Burundi), l’approche des gens simples et très pauvres de Diabo (Burkina Faso), les contacts personnels au Cotonou (Bénin)... Nous parlions du danger du paternalisme facile, de cette grande maladie qu’est la pauvreté matérielle… mais nous parlions aussi de l’accueil généreux et bienveillant des gens simples, de l’amour que nous avions reçu, de la douleur et l’espérance que nous avions pu partager… Je lui ai parlé de la crise que j’ai eue dans les premiers jours de mon séjour en Afrique en voyant chez eux le manque de tout et les envies irrésistibles de toucher et posséder le moindre bien matériel. Je n’en pouvais plus à ce moment-là mais quelques paroles de Marie-Thérèse ont réussi à reporter ma décision de rentrer en Europe. Le commentaire du P. François a été le suivant : C’est bien que ce ne se fut pas passé comme tu voulais. La Fraternité doit être avec les plus pauvres et les simples, ceux qui ont un grand cœur qui ont la nostalgie – même sans le savoir – de l’amour du Père qu’ils peuvent pressentir avec notre proximité.

Après l’un de nos voyages en Amérique, nous racontions au P. François le dynamisme, la jeunesse et la sincérité de cette Frater joyeuse et engagée. Les séances de formation, la visites de nombreuses équipes de différents diocèses et pays, les assemblées de responsables auxquelles nous participions… On voyait apparaître également quelques problèmes importants : Certains aumôniers et collaborateurs bien-portants désireux d’être les protagonistes, des responsables plus enclins à l’action qu’à la formation... Nous parlions aussi des concentrations et manifestations sociales organisées et dirigées par la Frater… Lui, après nous avoir écouté sans nous couper à aucun moment la parole, a conclu : “La jeunesse et le dynamisme sont une grâce. Je ne sais pas dans quel sens vont évoluer certaines choses que vous me racontez. Je dirai seulement que si lors de vos réunions, on célèbre l’Eucharistie et si les responsables ont du temps pour la prière, je n’ai aucune crainte. Et je n’ai aucune crainte car en agissant ainsi ce n'est pas nos critères qui peuvent être mondains qui s’imposeront, mais le critère de Dieu qui coïncide avec le bien de l’homme.

À plusieurs occasions nous avons parlé avec le P. François de la vitalité et les préoccupations de la Fraternité de l’Europe. Des responsables déterminés, des membres de la Frater bien intégrés dans l’apostolat, des groupes de la Frater qui travaillent avec d’autres Mouvements d’Eglise et des associations sociales… On voyait apparaître également quelques problèmes importants : Des responsables avec un sens religieux mais pas très missionnaires, quelques fraternités et membres de la Frater qui commençaient à disposer de subventions économiques, augmentation de biens matériels, des responsables qui vieillissaient sans avoir formé des successeurs… Lui, qui connaissait directement la situation européenne du Mouvement nous a dit, à une occasion : Je regrette vivement la perte de l’esprit missionnaire ou le peu d’intérêt apostolique. Vous, cependant, n’éteignez jamais la flamme qui brûle encore, confirmez vos frères et si vous détectez un danger de confort ou d’attachement aux choses matérielles, corrigez en toute charité. »

Je ne sais pas si le P. François était totalement d’accord avec ma façon d’être et de voir certaines choses, sur certaines attitudes ou décisions. Mais j’avoue que je venais vers lui avec l’intention de changer et perfectionner ce que j’avais trouvé comme solution. En définitive, sa fidélité, sa longue expérience et son zèle pour ce qu’il considérait fondamental ont été pour moi un atout que je devais respecter et estimer sincèrement. Et je dois dire qu'il n’a jamais trouvé nos décisions erronées ou imprudentes.

Pour conclure je vais reproduire ici la courte et très pertinente phrase que m’avait écrite dans un de ses livres Dom Helder Camara (Recife, 1982) « Poursuivez, poursuivez votre apostolat, inspiré certainement par le Saint Esprit » Je crois, comme lui, que notre Mouvement est un don de l’Esprit. D’où l’incontournable responsabilité de poursuivre le travail en donnant le meilleur de nous-mêmes. Ce don prend ses racines les plus profondes dans l’originalité du principe : “lève-toi et marche”, les contacts personnels, « l’apôtre le plus idoine du malade et handicapé sera le propre malade et handicapé », la formation des responsables, le travail en équipe…

Nous, Marie-Thérèse et moi, avons eu la chance de pouvoir aller à la source même pendant les années de notre responsabilité internationale. Maintenant, 25 ans plus tard et sans la présence physique du P. François, nous devons remonter à l’esprit des origines pour être toujours fidèles au don de l’Esprit, qui donne la vie à notre cœur et à nos mains.

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